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5/01/2005

Article de The Economist sur l'avenir des médias

L'avenir du journalisme
Les journaux d'hier

Londres, New York, San Francisco
Rupert Murdoch a-t-il raison de prédire la fin des journaux, tels que nous les connaissons ?

La semaine dernière, Rupert Murdoch, le patron de la News Corporation, un des plus grands groupes de médias mondiaux, a déclaré à l'Association Américaine des "Je crois que trop d'entre nous, rédacteurs en chef et journalistes , sommes coupés de nos lecteurs." Pas étonnant que les gens, et en particulier les jeunes, se débarassent de leurs journaux. Les jeunes, des adolescents aux trentenaires, "ne veulent plus se fier à une figure semi-divine placée au-dessus d'eux et leur disant ce qui est important," a constaté M. Murdoch, et "ils ne veulent certainement pas qu'on leur présente de l'information sous forme de parole d'évangile." Et pourtant, a-t-il continué, "en tant qu'industrie, beaucoup d'entre nous ont fait preuve d'une remarquable suffisance, considérant n'avoir pas de comptes à rendre."

Ce qui est le plus étonnant dans ce discours, ce n'est pas ce qui y est dit, mais celui qui l'a prononcé. Il se pourrait qu'il reste dans l'histoire comme le jour où l'insipide monde de la presse a officiellement pris la mesure des réalités nouvelles de l'ère de l'internet. M. Murdoch a parlé par moments davantage comme un technophile "new age" en catogan que comme un demi-dieu septuagénaire des "vieux médias." Il a déclaré que les "fournisseurs" d'information comme sa propre organisation avaient intérêt à savoir utiliser au mieux l'internet, à cesser de donner des leçons à leur public, "devenir des lieux de conversation" où "blogueurs" et "podcasters" se réuniraient pour "engager des discussions plus poussées avec nos reporters et rédacteurs." Il a également critiqué les rédacteurs et reporters qui "pensent que leurs lecteurs sont stupides."

L'argument de M. Murdoch commence avec le fait que les journaux à travers le monde ont perdu des lecteurs, et semblent condamnés à continuer à en perdre, ainsi que les revenus publicitaires correspondants. De 1995 à 2003, d'après l'Association Mondiale des Journaux, la diffusion a chuté de 5% en Amérique, de 3% en Europe et de 2% au Japon. Dans les années 1960, quatre Américains sur cinq lisaient chaque jour un quotidien; aujourd'hui, moins de la moitié. Philip Meyer, l'auteur du "Journal Qui Disparaît : Comment Sauver le Journalisme dans l'Ere de l'Information" (University of Missouri Press), a déclaré que si la tendance actuelle se poursuit, le dernier lecteur de quotidien recyclera son dernier exemplaire papier en avril 2040.

Le déclin des journaux date d'avant l'internet. Mais la deuxième génération de l'internet - le haut débit - ne se contente pas de l'accélérer : elle change la presse plus profondément que les rivaux précédents des jorunaux, la radio et la télévision. Les gens d'un certain âge, ceux que M. Murdoch appelle les "immigrés au numérique", ne l'ont peut-être pas remarqué, mais les jeunes de la "génération numérique" s'informent de plus en plus sur des portails internet tels que Yahoo! ou Google, et sur des médias internet plus récents tels que les blogs. Abbréviation de "web logs", ces derniers sont des journaux de bord en ligne, faits d'entrées consistant dans des réflexions ou des liens, et que n'importe qui peut ouvrir. Alors que 56% des Américains n'ont jamais entendu parler des blogs, et que seulement 3% les lisent quotidiennement, ils sont devenus monnaie courante : 44% des Américains de 18 à 29 ans utilisant l'internet les lisent souvent, d'après un sondage CNN/USA Today/Gallup.

Les blogs, en outre, ne sont qu'un nouvel outil médiatique parmi d'autres auxquels l'internet a donné naissance. Les Wikis sont des pages web collaboratives, qui permettent au lecteur d'apporter des modifications et des contributions. Pour les "immigrés au numérique", cela peut sembler être une recette pour le chaos, jusqu'à ce qu'ils visitent, par exemple, wikipedia.org, une encyclopédie en ligne qui devient de plus en plus riche de jour en jour par ce processus de collaboration spontanée (et étonnamment ordonnée) entre gens qui ne se connaissent pas. Les photoblogs deviennent courants; les vidéoblogs commencent juste. Le Podcasting (une conjonction de iPod, le populaire lecteur audio d'Apple, et de broadcasting) permet à des professionnels comme à des amateurs de produire des fichiers audio que les gens peuvent télécharger et écouter.

Il serait temptant pour les médias traditionnels établis (dont The Economist fait partie) de minimiser ce genre de chose. Il est vrai, par exemple, que la grande majorité des blogs ne valent pas la peine d'être lus et, d'ailleurs, ne sont pas lus (mais la même chose et vraie de bien des parties des journaux traditionnels.) D'un autre côté, les blogueurs jouent un rôle croissant dans l'action des médias, comme l'a montré leur rôle dans l'élection présidentielle américaine l'année dernière. Les blogueurs les plus populaires attirent tout seuls autant de visiteurs que les pages "opinions" de la plupart des journaux. Bien des blogueurs sont des moulins à paroles, mais d'autres sont des experts mondiaux dans leur domaine . Matthew Hindman, un professeur de sciences politiques à l'Arizona State University, a trouvé que les plus importants blogueurs avaient plus de chance d'avoir été à une des universités les plus prestigieuses que les plus importants éditorialistes, et avaient beaucoup plus de chances d'avoir un diplôme de troisième cycle tel qu'un doctorat.

Un autre cliché dangereux est de considérer que les blogueurs vivent de manière intrinsèquement parasitaire par rapport aux médias traditionnels, et ne représentent donc pas de vrai danger pour ces derniers. C'est vrai, beaucoup doivent leur succès à leur travail de contestation, de contradiction ou d'analyse d'articles ou reportages qui trouvent leur origine dans les médias traditionnels. Dans ce sens, la blogosphère est, pour l'instant, d'abord un média éditorial étendu. Mais rien ne dit que les blogueurs ne peuvent pas réaliser également des reportages originaux. Glenn Reynolds, dont le blog politique Instapundit.com compte jusqu'à 250.000 visiteurs par jour, inclut souvent des comptes-rendus de témoins en Afghanistan ou à Shanghaï, qu'il considère comme des "correspondants" dans le sens premier du terme.

D'après Dan Gillmor, le fondateur de Grassroots Media à San Francisco et auteur de "Nous, les Médias" (O'Reilly 2004, un livre sur le journalisme "d'en bas"), "la notion de base, c'est que si les gens ont les outils pour créer leur propre contenu, ils le feront, et que ceci donnera naissance à une conversation globale." Prenez par exemple OhmyNews, en Corée du Sud. Pour son patron et fondateur, Oh Yeon Ho, "son concept central est que tout citoyen peut être un reporter." Créé il y a cinq ans, OhmyNews a délà 2 millions de lecteurs et plus de 33.000 "reporters citoyens", tous des volontaires qui soumettent des articles que vérifie et amende une équipe permanente de 50 employés.

Avec tant de nouveaux types de journalistes rejoignant les plus anciens, il est également probable que de nouveaux modèles commerciaux émergent pour concurrencer les modèles existants. Certains blogueurs autorisent Google à placer des liens publicitaires à côté de leurs posts, et sont ainsi payés chaque fois qu'un lecteur de leur blog clique dessus. D'autres blogueurs, tout comme certains fournisseurs de contenu spécialisé déjà en place, peuvent demander un abonnement pour accéder à tout ou partie de leur contenu. Des systèmes de "troncs de pourboires", sur lesquels les lecteurs cliquent pour faire un don modeste à leur rédacteur préféré, se développent. Dans un cas l'an dernier, un article de OhmyNews attaquant une décision judiciaire impopulaire a rapporté 30.000 $ en pourboires de la part des lecteurs, bien que le site reçoive la plus grande partie de ses revenues par la publicité.

Le ton de ces nouveaux médias est radicalement différent. D'après M. Gillmor, les membres de la "génération numérique" d'aujourd'hui détestent qu'on leur assène une leçon. Ils attendent plutôt d'être informés dans le cadre d'un dialogue en ligne. Ils ont moins de chances d'écrire une lettre traditionnelle au "courrier des lecteurs", et plus de chances de poster une réponse sur internet, puis de poursuivre la discussion. Une page de courrier des lecteurs pré-sélectionné par un rédacteur leur paraît absurde; ce qui leur paraît plus intéressant, c'est de repérer les réponses les plus intéressantes en utilisant les systèmes spontanés de vote de l'internet.

Même si les groupes médiatiques établis - tels que celui de M. Murdoch - commencent à mieux répondre à ces changements, est-ce qu'ils peuvent en tirer profit ? Pour M. Murdoch, certains, au moins, parmi les groupes de médias parviendront de prendre le virage, marqué par le transfert du revenu publicitaire de journaux écrits vers les médias électroniques. En effet, c'est un domaine où les fournisseurs d'informations peuvent utiliser la technologie à leur avantage, en donnant aux annonceurs un accès à des publics plus ciblés, que ce soit en fonction de leurs centres d'intérêts ou de leur localisation. Il pense aussi que des clips vidéo, que son entreprise pourra opportunément fournir, seront des ingrédients cruciaux de l'information en ligne.

Mais ce qui demeure incertain, c'est la proportion du revenu publicitaire, des pourboires et des abonnements dans le financement des fournisseurs d'informations de l'avenir, et quel rôle conserveront les fournisseurs d'aujourd'hui. Ce qui est clair en revanche, c'est que le contrôle de l'information - ce qui la constitue, comment elle est hiérarchisée, et le degré de crédibilité qui en est exigé - est en train de se déplacer subtilement : avant, elle était de la seule compétence du fournisseur d'information, maintenant le public se l'est appropriée. Ce que sous-entend M. Murdoch, c'est que les journaux doivent comprendre qu'ils sont des fournisseurs d'information, indépendamment de leur ancien support, le papier.




Liens :
L'article original v.o.
Le discours de Murdoch v.o.; traduction partielle en français.
OhmyNews (Coréen v.o. ...)
Le blog Instapundit (Anglais v.o.)


Sur ce blog : relations entre blogs et journalisme; les nouveaux médias dans l'élection présidentielle américaine.